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Exclusif : «J’étais à Tian’anmen» par Cai Chongguo
Place de Tian’anmen à Pékin, 4 juin 1989, un lieu et une date qui vont marquer l'histoire chinoise et des images qui vont faire le tour du monde. «J’étais à Tian’anmen», un livre de Cai Chongguo, né en 1955, successivement paysan et ouvrier, devenu professeur de philosophie et exilé en France pour échapper à la répression chinoise après le printemps de Pékin. Marianne vous livre en exclusivité la préface de son livre signé Marie Holzman. Publié à l'Esprit du temps. Vingt ans déjà !
Tian’anmen et son massacre… déjà vingt ans ! Les téléspectateurs de plus de trente ans se souviennent encore des images exceptionnelles qui nous sont parvenues de Pékin durant le printemps 1989. Il y eut d’abord des rassemblements « bon enfant » sur la place Tian’anmen, des gerbes de fleurs offertes à l’ancien Secrétaire du parti Hu Yaobang, mort le 15 avril, dont tous avaient admiré les initiatives réformistes et son désir d’atténuer les souffrances des plus démunis. Puis la température a monté, les torses se sont dénudés, des milliers, des dizaines de milliers de jeunes (et moins jeunes) Chinois se sont rassemblés quotidiennement sur cette place immense. Le mois de mai a connu ses heures d’exaltation, de joies et de craintes. Le passage de Michael Gorbachev à Pékin, venu pour la première fois rencontrer ses homologues chinois, dont Deng Xiaoping, l’homme fort du pays, marqua les esprits, et suscita des revendications inspirées de la politique soviétique de l’époque, placée sous le signe de l’ouverture et de la transparence. Personne n’imaginait encore que le mur de Berlin allait s’effondrer six mois plus tard, que l’Union soviétique était sur le point d’imploser, que l’Europe de l’Est allait bientôt revenir sous l’influence de la grande Europe, libre et démocratique… Les demandes de la population restaient dans les limites de la décence communiste : elle voulait engager un dialogue avec ses dirigeants. Elle voulait être entendue, elle voulait apporter sa contribution à la modernisation de la Chine. Elle en avait assez du népotisme, de la corruption et de l’inflation, qui commençait à rendre la vie difficile aux habitants des grandes villes. Pourtant, personne n’envisageait de renverser le Parti communiste chinois. En tout cas, personne ne le criait trop fort, même si certains n’en pensaient pas moins. Les étudiants qui représentaient l’élite de la société, et qui se sentaient investis d’une mission intellectuelle, évoquaient bien quelques réformes indispensables dans le domaine de la liberté d’expression, mais continuaient à se comporter comme les dignes héritiers d’une tradition multimillénaire qui veut que l’on s’adresse à l’Empereur, ou à ses successeurs, avec le respect qui leur est dû. Puis les nuages noirs se sont accumulés. Les soldats se groupaient de plus en plus nombreux à la périphérie de la ville. Les Pékinois ont commencé par les traiter en frères. Ils ont chanté, bu et trinqué ensemble jusqu’au soir fatidique, dans la nuit du 3 au 4 juin, où l’ordre fut donné d’évacuer la place et les grandes rues de Pékin, des manifestants qui continuaient à occuper les lieux, jour et nuit. Jusqu’à la dernière minute, personne ne croyait que le massacre se déroulerait aussi vite, aussi brutalement, sans la moindre tentative de discrétion. Les photographes occidentaux circulaient encore librement, les caméras tournaient encore tandis que les chars commençaient déjà leur parcours macabre, écrasant une jeunesse idéaliste et désarmée sous leurs roues. Les soldats ont suivi, les fusils ont crépité, les corps sont tombés.
Combien ? On ne sait toujours pas. Quelques centaines, c’est certain. Plus de mille morts, on en est sûr. Deux mille ? Combien de blessés ? Des milliers, certainement. Et combien de fusillés durant la répression qui a suivi ? Là, rien n’est certain. Dans toute la Chine, des centaines, des milliers, probablement. Vingt ans plus tard, règnent la même incertitude qu’au lendemain du drame, le même silence pesant, la même répression sur tous ceux qui voudraient évoquer ces heures dramatiques, la même violence à l’égard de ceux qui souhaiteraient commémorer les morts, rendre hommage à leur courage, pleurer leur jeunesse sacrifiée. D’autres drames avaient déjà secoué la Chine, et de façon beaucoup plus meurtrière, certes, mais celui-là vient en premier lorsque l’on évoque la violence de la répression policière. Sur les morts de la place Tian’anmen, il y a ceux qui pleurent encore et ceux qui veulent oublier à tout prix. Il y a aussi ceux qui n’en ont jamais entendu parler. Comparons nos deux pays : les lecteurs français ont été inondés de publications à l’occasion du quarantième anniversaire d’un autre célèbre mouvement de revendications estudiantines. Emissions de radio, numéros spéciaux ont permis aux avis favorables et hostiles de s’exprimer tant et plus sur les événements de mai 68. Pendant ce temps, une lourde dalle de silence reste posée sur la place Tian’anmen, transformée par moments en terrain de célébrations, à l’occasion de la tenue des Jeux olympiques d’août 2008, par exemple, ou en simple lieu de promenade du dimanche pour les touristes et les badauds. Ouvrir ce chapitre hermétiquement clos de leur histoire obligerait les dirigeants actuels à se prononcer sur le caractère « positif » ou « négatif » des manifestations. Ils préfèrent éviter d’y répondre et lancent des interdits : pas le droit d’évoquer 6/4 (c’est comme ça que l’on dit « 4 juin » en Chine), pas le droit de laisser venir en Chine le moindre individu suspect durant les mois qui précèdent la date fatidique, pas le droit de publier la moindre information dans aucun média national ou local. Tous ceux qui ont enfreint cette règle explicite durant ces vingt dernières années ont connu des déboires. La liste des années de prison accumulées est effrayante : dix ans pour Sun Weibang, quatre pour Jiang Qisheng, dix-huit pour Yu Dongyue, douze pour Lu Decheng, et l’on pourrait égrener ainsi des milliers de noms. Au moment-même où j’écris ces lignes, le mardi 31 mars 2009, nous apprenons que Jiang Qisheng a été interpellé par une quinzaine de policiers à son domicile et interrogé pendant six heures. Ses ordinateurs ont été fouillés, et il lui a été reproché de rédiger un article sur les événements de Tian’anmen. Des menaces ont été proférées, au cas où il recommencerait…
Le lecteur comprend ainsi mieux l’importance du témoignage de Cai Chongguo. Il faut des hommes armés d’une détermination sans faille pour résister au laminage de la mémoire organisé par un pouvoir dictatorial. Arrivé en France le 14 juillet 1989, avec quelques dizaines d’autres intellectuels chinois poursuivis par la police, Cai Chongguo est l’un des seuls à avoir adopté la France comme son second pays. Presque tous les autres ont renoncé à apprendre le français, ou à tenter une certaine forme d’intégration, et ont poursuivi leur exil vers les Etats-Unis, où il est possible de se fondre dans la diaspora sans parler un mot d’anglais… En vingt ans, il a connu bien des mésaventures, vivant dans des appartements exigus et inconfortables, avec des revenus de misère. Et puis, peu à peu, il est parvenu à s’affirmer comme « le » dissident chinois de France, à se faire connaître des syndicalistes du monde entier pour son combat en faveur d’une représentation autonome de la classe ouvrière en Chine et même à accompagner son fils dans ses études, jusqu’à ce qu’il intègre nos meilleures écoles d’enseignement supérieur. Dans le microcosme des opposants chinois de Paris, Cai Chongguo est considéré comme la référence incontestable du combat pour la démocratie, car il refuse d’entrer dans les querelles sectaires, ou de briguer le moindre titre de chef ou de président. L’observation des mœurs politiques lui a vite appris que la meilleure façon de perdre son temps consistait à fonder un parti d’opposition. Des proches peuvent, en effet, briguer votre place ou comploter pour fonder un mouvement adverse. Le parti d’origine se scinde alors, et l’on se retrouve avec deux membres d’un côté, et trois de l’autre. Sun Yat-sen, le fondateur de la première république de Chine en 1911, l’avait déjà dit : « Il est impossible de rassembler les Chinois en une montagne : ils sont comme les grains de sable qui se répandent sur le sol. » Mais certains parmi ces grains de sable sont capables de gripper les machines de la répression. Cai fait partie de ceux-là. Sinologue réputée, Marie Holzman mène depuis 1976 un combat engagé pour les victimes de la répression en Chine. Elle est présidente de l’Association Solidarité Chine, créée en 1989 à la suite du massacre de Tian'an men. Elle a publié de nombreux ouvrages dont Lin Xiling, l'indomptable (Bayard 1998) , Chine : on ne bâillonne pas la lumière (avec Noël Mamère, J-C Gawsevich, 2009), Ecrits édifiants et curieux sur la Chine du XXIème siècle (avec Chen Yan, Editions de l'Aube, 2008), Wei Jingsheng, un Chinois inflexible (avec Bernard Debord, Bleu de Chine, 2005). Téléchargez l'application iPhone de Marianne2.fr : http://itunes.apple.com
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