Par Philippe Bilger, magistrat. La franco-colombienne était tant attendue qu'elle aurait pu décevoir. Au lieu de cela, elle est apparue rayonnante, refusant de jouer les pleureuses, s'abstenant de toute aigreur, ironie ou prise de parti. C'est quelqu'un !
Cela va sans doute finir par se calmer. Ingrid Betancourt va demeurer, pour beaucoup, une icône mais on parlera moins d'elle. Il est vrai que,
depuis mercredi dernier, nul n'a pu oublier qu'elle avait été libérée.
Et c'est normal. Moi qui suis pourtant très sensible à
l'hypertrophie médiatique et au décalage qui existe souvent entre l'importance intrinsèque d'un événement et sa représentation, je dois reconnaître que pour cette délivrance il valait la peine de prendre même le risque « d'en faire trop ».
Dans cet enfermement odieux de six ans et ce retour à la lumière, tout, en effet, était de nature à solliciter sans cesse l'attention, la compassion et l'espérance publiques. L'éthique, la politique, la cruauté des terroristes, la puissante réalité presque mythologique de la forêt amazonienne et de cet étouffant plafond vert qu'a évoqué Ingrid Betancourt, les tractations internationales, les tentatives de secours manquées, tout se mêlait pour constituer cette aventure déplorable, illuminée médiatiquement par et pour une seule, comme une tragédie où Indiana Jones serait venu donner la main à Machiavel.
Je n'ai pas à commenter les inéluctables polémiques qui suivent, à chaque fois, un épisode national ou international créateur de consensus durant un trait de temps (Le Monde, le Parisien et le Figaro). On pourra le vérifier. C'est une habitude, comme si l'excès de bonheur devenait tout à coup suspect et qu'il convenait vite de le rendre ambigu, voire fabriqué. Mon seul étonnement porte sur les propos de Ségolène Royal qui, à force de vouloir faire preuve de pugnacité dans son opposition, déçoit ceux que son élégance de comportement et son allure personnelle avaient pu sinon convaincre du moins séduire.
Je voudrais mettre l'accent sur un aspect fondamental de la personnalité d'Ingrid Betancourt depuis son arrivée à Bogota, son accueil à Paris par le président de la République et l'ensemble de ses attitudes et interventions publiques. Il me semble qu'elle donne la clé de sa formidable aura aujourd'hui et de celle qu'on lui prêtait hier, sans la connaître mais avec une divination qui anticipait avec justesse.
Elle ne déçoit pas
Combien de personnes, dans tous les domaines de la vie, sur les registres les plus divers, du ludique au dramatique, de l'intellectuel au politique, sont souvent très inférieures à la conclusion de ce qu'elles pouvaient laisser apparaître dans les prémices ! Ce n'est pas faire injure à Patrick Modiano de dire que, s'il ressemble à ses livres à l'oral, il les défigure quand il parle d'eux. Bernard-Henri Lévy, en revanche, est aussi talentueux et insupportable à l'écrit qu'à l'oral. J'ai le bonheur d'avoir pu rencontrer à plusieurs reprises Michel Déon sans que le charme romanesque et tendre de ses écrits se dissipe. Tout de même, la plupart du temps, comme Marcel Proust l'avait si brillamment souligné, il vaut mieux ne jamais mettre son admiration littéraire, intellectuelle ou politique à l'épreuve de la vie car la déception nous accable presque à coup sûr. Rares sont ceux qui ont la capacité de se tenir à hauteur de leurs oeuvres, quelles qu'elles soient.
Elle prend bien la liberté comme d'autres la lumière
Alors, que penser de ceux qui ont suscité durant des années la pitié et la sollicitude de tous, l'énergie des politiques et la solidarité inlassable des comités de soutien ! Comment pourraient-ils espérer, revenus à l'existence, dans une allégresse que leur réalité nourrit mais sans la part de douleur rêveuse et de nostalgie imaginative que la crainte de les perdre rendait sensible, ne pas décourager les attentes et maintenir l'intensité de leur mythologie ? On l'a bien constaté avec la plupart des otages dont l'absence nous a été proche et chère. La joie les a accueillis mais aucun n'a même cherché, par ses paroles et son comportement, à offrir, présent, l'incandescence liée à son exil.
Ingrid Betancourt est exceptionnelle parce qu'elle réussit ce tour de force. Pas une seconde, elle n'a permis au doute, à l'aigreur, à la déception d'autrui de venir altérer la pureté idéale de ses propos et de ses remerciements. Non seulement sa parfaite langue a flatté nos oreilles mais la profondeur psychologique de ses analyses et de sa reconnaissance a rassemblé bien au-delà du cercle déjà étendu de ses inconditionnels. J'ai apprécié qu'au moins aujourd'hui, alors qu'à l'évidence le combat politique va bientôt à nouveau l'empoigner, elle ait su chasser le partisan et le polémique, qu'elle ait naturellement mêlé, dans les grâces qu'elle rendait, le président Uribe, le président Sarkozy, Jacques Chirac, Dominique de Villepin, l'armée colombienne, le président Chavez, sans se soucier de fabriquer a posteriori une quelconque cohérence.
Pas besoin de lui arracher les mots, les émotions et les explications. Elle n'a pas cherché refuge dans les saillies et l'ironie, elle n'a pas joué à se composer le visage de la malheureuse qu'on attendait avec le sadisme de la bonne conscience, elle a explosé de santé apparente et d'énergie, d'exaltation et d'envie parce que la liberté retrouvée lui insufflait le bonheur d'être, tout simplement. Cette tragédie de six années, elle nous l'a paradoxalement beaucoup mieux signifiée par cette expansion chaleureuse que par des silences entendus, elle l'a beaucoup mieux incarnée par cette joie volubile et pénétrante que par un chagrin composé, dernière concession qu'elle aurait ainsi faite à ses bourreaux, aux FARC dont j'espère bien que la France n'aura à en accueillir aucun. Ingrid Betancourt, depuis qu'elle est revenue parmi nous, étonne. Je ne sais ce qu'elle deviendra par la suite. Il est probable que la quotidienneté jouera contre elle et son image mais, en attendant, il y a là quelqu'un !
Elle prend bien la liberté comme d'autres prennent bien la lumière.
Elle est libertégénique !
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